« Il », seul indice du personnage qui évolue dans cette narration-par-fragments, est timide, et solitaire. Il se rappelle. De la rencontre d'une jeune adolescente dans un autobus, de sa mère dans la salle de bain, de la camionnette d'une prostituée le long d'un bois. Les souvenirs reviennent, s'enchaînent. On l'imagine assez vite célibataire, qui désire bien des jeunes femmes s'offrant à son regard, qui se questionne sur lui-même et sur le féminin avec qui il entretient une relation plus que lointaine. Cette nouvelle composée de courtes évocations qui s'enchaînent les unes aux autres aborde tour à tour le désir, la sexualité, la relation parfois très forte à la mère, dans une évocation fantastique, et quelque peu hallucinée. Un lourd passé se découvre petit à petit.

Présentation du récit-par-fragment le Timide et la prostituée

 

 

     « Il la retrouva assise dans l'autobus, au côté d'une femme plus âgée qui devait être sa mère. Il crut apercevoir un léger sourire de satisfaction qui se dessinait sur son visage. Ce sourire était si léger, qu'il ne devait avoir pour origine que ces pensées adolescentes qui peuplent la tête des filles qui appartiennent à cette jeune tranche d'âge. Son visage angélique était en lui, de façon si intime. Il lui était proche, et déjà familier, comme s'il l'avait connu depuis toujours. Il voulait lui parler des deux phares qui gardaient l'entrée du port, de l'approche du bateau de pêcheurs qui tout à l'heure avait franchi les vagues dans le port, des gens, qui étaient ce matin sur les passerelles de la navette qui a effectué la traversée et les a amenés ensemble sur cette île. Il voulait lui parler de la rangée de mouettes qui suivait chaque fois l'entrée de la navette bondée des nouveaux visiteurs. Il voulait lui parler. Du bonheur que devaient vivre intérieurement ces hommes et ces femmes sur une île aussi superbe. Il voulait lui parler. De sa déception, de cette pluie qui aujourd'hui tombait sans cesse.

 

 

        Tout le caractère de la foule était inscrit là, sur le visage de chacune de ces personnes ! »

 

Début du récit-par-fragment le Timide et la prostituée

 

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« Dans la nouvelle Le Timide et la prostituée d’Alain Marc il y a cette très belle phrase : « Il avait ce regard qui s’accroche à l’oiseau, comme au brin de liberté que chacun recherche la vie entière, désespérément. » (page 3) L’amour à écrire et/ou à vivre est-il ce trésor caché au pied de l’arc-en-ciel que l’enfance nous fait miroiter parfois ? Et que le temps nous rend inaccessible ? Cet inaccessible n’a-t-il pas à voir avec le côté inachevé de l’œuvre accomplie par un créateur ?
  La femme (la Femme) est « comme une apparition » – comme Nadja pour Breton ou comme chez Flaubert, je pense à Salambô –, il peut y avoir une projection du désir plus qu’un amour abouti / consommé / à se consumer une “cristallisation” (terme flaubertien) ou bien sa rencontre s’ancre dans le commun des jours ordinaires. Voir la femme comme un frein ou un levier vers le large qu’est la liberté ?
  Croire en l’âme-sœur ? (« Il était peut-être venu […] à la recherche de la tranquillité. Mais peut-être aussi, un peu, à la recherche, de lui-même », écrit le narrateur dans Le Timide et la prostituée). Or « le timide » a intériorisé le visage de l’adolescente rencontrée dans l’autobus, au cœur de son intimité, en la reconnaissant (« Il la retrouva dans l’autobus, […] Son visage angélique était en lui, de façon si intime. Il lui était proche et déjà familier, comme s’il l’avait connu depuis toujours »). Sentiment d’étrange. Une impression mêlée qui installe le lecteur, dès le début du récit, au bord trouble et troublant de cette frontière entre réel et merveilleux. La quête de l’écriture a-t-elle partie liée avec la quête de l’amour ?
  Cette nouvelle Le Timide et la prostituée forme comme un puzzle, ses pièces peuvent être modulées dans leur ajustement au fil des relectures. C’est dire que la lecture peut en être autre que linéaire. Comme dans un livre magique de contes à l’infini. Un livre magique offert à l’imagination créatrice du lecteur lui-même. Comment qualifier cette nouvelle Le Timide et la prostituée ? Un récit de quelle(s) nature(s) ?
  Je perçois cette histoire dans la zone de l’entre-deux propre au cri, dont parle Alain Marc dans son essai Écrire le cri. L’homme est au bord de la parole. Il voudrait parler. Parler à cette femme retrouvée dans l’autobus (page 2). L’anaphore « Il voulait lui parler » souligne l’importance de ce désir de parole (page 2, 2ème §). Comme il aimerait parler à la jeune femme qui va l’accoster (« Il aurait aimé lui dire » en reprise anaphorique, page 6, 2ème §). L’homme est l’écrivain au bord du Dire dans cette zone de retrait et du silence où se parle la langue où se déroule le langage, le cri prêt d’être expulsé, évacué / vers. Vers le monde. Vers l’Autre. Pour déposer, évacuer, « vider un fardeau ». Car cette nouvelle parle de la solitude, aussi. « Il était vraiment très très solitaire. » (page 12, 1ère phrase). Exprimée dans les monologues qui traversent le récit en marche. Récit en cours d’un homme qui marche son existence.
  Ce sont des « visions » (le mot apparaît plusieurs fois), des apparitions réelles ou fantasmées de la solitude que nous lisons ici. D’un homme qui rêve de devenir libre, comme l’écrivain est libre dans l’exercice de sa créativité. Le personnage à l’instar du créateur, de l’écrivant, CRÉE sa vie, « le timide » CRÉE sa vie ici. Je pense, comme ça, à l’Ostinato ou à ce texte Le Bavard de Louis-René des Forêts.
  Le thème de la liberté, donc. À retrouver. À créer. Pour « Être léger, léger, comme cette eau qui coule sous le pont. » (page 8, 1ère phrase). La nostalgie, la douleur de l’amour maternel perdu, foncièrement masculine, habite le personnage comme une éter-/maternité. »

Murielle Compère-Demarcy, « Le Timide et la prostituée »,
dossier Alain MARC, Il n'y a pas d'écriture heureuse.

 

 

- CE TEXTE FAIT PARTIE DES RÉCITS-PAR-FRAGMENTS -

 

 


INFORMATIONS :

annonce de la publication prochaine du récit-par-fragments le Timide et la prostituée avec une présentation de l'auteur,
site Écrivains en ligne, fin déc. 2005


 

 

15 pages - 1 € 80

rubrique « Littérature », site Écrivains en ligne

 

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